Michaël Allibert

& Jérôme Grivel

Texte de fin de recherche

Brèves de recherche de Jérôme Grivel,
suivi de 9 ans de Michaël Allibert
Recherche à L’L
janvier 2017 – avril 2020

Recherches terminées

© Trucmuche cie
Projet jouir

Interroger le jouir, c’est réfléchir à la question de la libre disposition de nos corps face à la tentation normative et ses outils de contrôle.
C’est mettre en jeu tout un arsenal de stratégies permettant de déployer un corps plus liquide dont les productions / utilisations pourraient s’affranchir des frontières de l’admissible, du montrable ou du correct et dans le même temps éprouver la volatilité d’un concept normatif.

Cette recherche questionne aussi nos pratiques et modalités artistiques.
Le binôme que nous formons devient une sorte de laboratoire de partage du pouvoir où l’un et l’autre consent à le prendre puis à le laisser suivant les besoins.
Nous avons aussi décidé de ne pas faire cas de la question disciplinaire, il n’y a plus de chorégraphe ou de plasticien, mais deux corps en recherche dont les médiums ne sont pas fixes.

L’obscène de la recherche
Quand on navigue dans le jouir, on finit par toucher à la question de l’obscène qui, étymologiquement, signifie hors de la scène, ce qui ne devrait pas être montré. D’une certaine façon, on peut dire que la recherche est l’obscène des arts, la partie honteuse d’une pensée en acte, ce qui est voué à l’intimité de l’atelier ou de la salle de répétition comme le sexe est voué à l’intimité de la chambre à couchée.
Nous gardons tout, nous archivons les formes qui émergent de la recherche sans rien jeter, parce qu’un « déchet » a potentiellement été le déclencheur de quelque chose d’autre et que cette genèse ratée est, quoiqu’il en soit une étape dans un parcours qu’il ne faudrait pas faire disparaître.
Peut-être qu’il s’agit ici de faire le choix de ne pas en faire, et de montrer tout, même ce qui nous semble inmontrable. Cette impudeur de la recherche artistique s’offrant à la vue joue d’un rapport quasi tautologique avec le sujet qu’elle traite ici.

Michaël Allibert & Jérôme Grivel

 

La nuit est tombée sur le royaume

Le désordre, et le pouvoir… Le champ d’attaque d’une recherche transdisciplinaire et, pour l’heure, tous azimuts. Le désordre n’est-il tout simplement pas un ordre dont nous n’aurions pas les clés ?

« La nuit est tombée sur le royaume… S’il faut un titre, ce sera (provisoirement) celui-là ; comme un point de départ.
Paul Mercier, dans Les civilisations du Bénin, parle d’un moment qui se situe entre la mort d’un roi et l’avènement d’un autre comme d’une période de confusion et d’abandon aux désordres. C’est également le moment où l’on peut s’emparer de nombre de biens, où l’on peut presque en venir à s’emparer des vies. Une période où, précisément, « la nuit est tombée sur le royaume ».

C’est cette notion de désordre qui m’intéresse d’explorer ici. Et, par là même, de questionner l’ordre et donc, en creux, le pouvoir… Mais comment faire advenir le désordre ? Comment questionner le pouvoir ? Et cela, sur un plateau ? Les questions centrales de cette seconde recherche à L’L.

Pourquoi le désordre a-t-il si mauvaise presse ? Il n’est finalement qu’un élément constitutif de nos vies dont nous ne savons rien puisqu’il est imprévisible, accidentel, étranger à nos tentatives d’organisation. Il est finalement l’élément perturbateur qui chamboule la linéarité, et nous permet de ne pas trop nous enliser tout au long de notre existence.
Pourtant, pour les tenants de l’ordre (le politique par exemple), c’est un ennemi dangereux qui doit être canalisé, réduit à son minimum, sinon effacé, parce qu’il est par essence ingérable, imprévisible, et en somme un contre-pouvoir absolu.
D’où la question : la liberté ne serait-elle pas tapie dans le désordre ? »

Michaël Allibert et Jérôme Grivel

© Trucmuche cie

Résidence mars 2015:
« J’ai demandé à Frédéric Vinot (Maître de Conférences HDR en Psychopathologie clinique) de participer à la réflexion autour de La nuit est tombée sur le royaumeaprès la lecture d’une communication qu’il avait écrite sur “exclusion sociale et non-lieux, des espaces urbains à la pulsion”. J’y ai retrouvé, d’une certaine façon, des problématiques qui peuvent être les miennes en terme d’appropriation d’espace, de traces laissées, de traits dessinés mais pris sous un angle, non pas chorégraphique, mais psychanalytique. » M.A.

Psychologue clinicien de formation, Frédéric Vinot soutient une thèse en 2006 (“Fondements vocaux de la socialité : insertion de la voix dans la clinique de l’exclusion”), puis est recruté en 2008 en tant que Maître de Conférences par l’Université Nice Sophia Antipolis où il dirige actuellement 2 diplômes : le M2 “Psychologie clinique et médiations thérapeutiques par l’art” et le D.U. “Interaction, Art et Psychothérapie”. Depuis 2014, il est habilité à diriger des recherches.
Ses travaux portent sur les usages des pratiques artistiques dans la rencontre clinique (“Les médiations thérapeutiques par l’art : le Réel en jeu” co-dirigé avec JM Vives, publié en 2014 aux éditions Eres) et sur une modélisation psychanalytique de l’habiter, comprenant à la fois le point de vue clinique (en 2008-2010, il dirige le rapport “Dimensions Psychologiques de l’habiter chez les personnes SDF”) et le point de vue artistique (conférences sur G. Rousse, F. Varini, G. Matta-Clark, etc.).
Membre du mouvement Insistance, il exerce la psychanalyse à Nice.

 

 

35.000 grammes de paillettes en fin de journée

« Plus ou moins 4 millions de poils
4 kg de peau, pour une superficie totale de 28 m2
97.000 km de veines
640 muscles dont 1 creux
204 os articulés
12 organes vitaux
46 chromosomes, dans le meilleur des cas
90 milliards de neurones
1.750 déglutitions par jour
8.000 litres d’air inspirés par jour
100.000 battements de cœur par jour
pour 9€40 de l’heure
7 heures par jour
5 jours semaine…
Et 35.000 grammes de paillettes en fin de journée. »

Dans un espace « clos », contraint/restreint, surexposé et mis « sur écoute », dans un espace entre étal de boucher et plateau de peep-show, Michaël Allibert se met à l’épreuve des regards (et se met physiquement à l’épreuve) à travers un « effeuillage » chorégraphique répété pendant sept heures.
Une manière d’éprouver concrètement la semaine des 35 heures, et d’aborder de façon presque torve l’obligatoire notion de flexibilité du travail (ou plus exactement, du travailleur).
Se vendre, devoir se vendre, pour gagner sa vie. Gagner sa vie ? Quelque chose d’obscène dans cette expression, et ô combien révélateur d’une forme de putasserie systémique de notre quotidien…
35.000 grammes…, un objet à vivre comme une installation live : un objet à observer tout autant de près comme de loin, et autour duquel tourner (pourquoi pas) histoire de ressentir toutes ses coutures et ses aspérités.

Michaël Allibert

 

Biographies

Parcours à L'L

En février 2011, Michaël Allibert remporte le Prix de la Recherche lors des HiverÔclites (scène ouverte organisée par les Hivernales/CDC en Avignon). Le prix en question : une semaine de résidence à L’L. Après cette première rencontre en septembre 2011, proposition lui est faite d’entrer en résidence de recherche. Un an et demi plus tard (février 2013), il présente une étape de sa première recherche à L’L, au festival Artdanthé à Vanves. Suite à cette confrontation avec les publics, décision est prise de passer à la phase de création de 35.000 grammes de paillettes en fin de journée, qui est créé à Roubaix dans le cadre du z00m!, en mai 2013.
En janvier 2014, il entame une seconde recherche à L’L, qu’il intitule : La nuit est tombée sur le royaume. Jérôme Grivel vient se joindre à lui. Ensemble, ils aboutissent à une création qu’ils présentent en première au festival actoral 2016, à Marseille.
En janvier 2017, le tandem se lance dans une dernière recherche dont le titre exprime clairement le sujet exploré : Jouir.
Cette recherche prend fin en avril 2020.

Michaël Allibert

Michaël Allibert est né en 1977. D’abord formé en théâtre par Robert Condamin et Jacqueline Scalabrini (anciens élèves et compagnons de Jean Dasté), il aborde toutes les techniques du théâtre classique et contemporain ; la danse vient plus tard, au départ simplement pour améliorer sa conscience du corps.
En 1997, il rencontre Marie-Christine Dal Farra avec qui il engagera un travail privilégié de plusieurs années. Il se lasse du théâtre, de ses codes, de son excès de discours et se consacre exclusivement à la danse en faisant de nombreux stages avec plusieurs chorégraphes. Puis une boucle est bouclée en rencontrant Jackie et Denis Taffanel, avec lesquels il renoue avec la voix.
Depuis 1999, il travaille pour plusieurs compagnies comme danseur, comédien, clown, manipulateur de marionnettes, assistant chorégraphe (Cie Les Rats Clandestins, Cie Reveïda, Cie Hanna R, Cie de L’Arpette, Divine Quincaillerie ou La Zouze – Cie Christophe Haleb) un peu partout en France et à l’étranger, jouant tout aussi bien dans des salles des fêtes, la rue ou des Centres Nationaux.
En 2005, il crée son propre groupe, Trucmuche Compagnie, et développe un travail transgenre de création contemporaine, entre danse, théâtre et masque. Constituée de danseurs, de comédiens et de musiciens, la Trucmuche Compagnie cherche une articulation commune à ses différentes pratiques pour dire au plus juste, pour explorer « la bancalitude du monde » : Le bal des Perdus (2009), Je ne suis pas une prostituée, j’espère le devenir (2011), Office du Tourisme (2013).
En 2012, la SACD et le festival IN d’Avignon lui passent une commande dans le cadre des Sujets à Vif.

Jérôme Grivel

Jérôme Grivel est un artiste français, né en 1985. Il vit et travaille entre Montreuil et Nice.  
Diplômé de l’ENSA Villa Arson (Nice), Jérôme Grivel expose, performe et est accueilli en résidence en France et à l’étranger : Palais de Tokyo, Collection Lambert, Espace de l’Art Concret, Institut d’Art Contemporain de Villeurbanne, Kunsthaus L6 à Fribourg, Biennale de Mulhouse, Salon de Montrouge, Galerie Catherine Issert, Cité internationale des arts, Site Gallery à Sheffield, …
Son travail est bien volontiers contradictoire et ambivalent.
En plaçant la performativité au coeur de son projet artistique, il interroge nos relations aux systèmes autoritaires et contraignants, à la tentation de contrôle de nos sociétés et à la possibilité d’y résister.
Depuis 2014, il collabore activement avec le chorégraphe Michaël Allibert, avec qui il développe un travail transdisciplinaire entre danse et art plastique. Leur travail commun a été vu dans de nombreux festivals et centres chorégraphiques, en France et à l’étranger. Fort de leur expérience et afin d’affirmer un désir de décloisonnement des disciplines, ils créent à Nice, depuis 2016, une résidence de recherche croisée entre plasticien et chorégraphe.
Depuis 2016, il est artiste invité au laboratoire Espace Cerveau, le laboratoire de recherche artistique de l’Institut d’Art Contemporain de Villeurbanne et, depuis 2019, artiste associé au laboratoire de recherche CNRS Factory à l’Institut de recherche en informatique de Toulouse. Il a été finaliste du Concours international Françoise pour l’œuvre contemporaine en 2016, nommé à la Bourse Révélations Emerige en 2017 et finaliste du Prix Sciences Po pour l’art contemporain en 2019.

© Pierre Liebaert