Au fil des années, la méthodologie d’accompagnement des chercheur.e.s travaillant à L’L s’est affinée. Depuis novembre 2018, l’équipe de L’L demande aux chercheur.e.s de laisser un texte témoignant de leur parcours. Depuis 2020, cette demande s’est précisée et donne lieu désormais à des textes de fin de recherche plus élaborés, que nous vous invitons à découvrir sur cette page (ils sont également disponibles à la rubrique Recherches terminées). Le dépôt de ces textes, d’une longueur variable, signe la fin officielle d’une recherche à L’L.

L’équipe de L’L accorde une grande importance à ces textes de fin de recherche dont l’intérêt nous semble multiple.

¶ Un intérêt de transmission : s’adresser à quelqu’un.e qui ne connaît rien à cette recherche, afin de tenter de lui faire savoir ce qu’il en a été.

¶ Un intérêt pédagogique : se piquer au jeu d’une certaine clarté et d’une certaine précision dans l’écriture d’un texte parlant d’une expérience pas forcément très transmissible.

¶ Un intérêt à la fois personnel et méthodologique : un retour sur la manière dont un chemin s’est finalement tracé, au fil des difficultés à surmonter, peut s’avérer instructif aussi bien pour les chercheur.e.s que pour celles et ceux qui les liront.

. Un intérêt pratique : concrètement, mettre un point final à une recherche.

Retrouvez ci-dessous les textes de fin de recherche de:

Jean-Baptiste Polge
De l’appât aux zédoaires. 26 petites choses à propos d’une recherche à L’L.
51 pages
Recherche menée à L’L de mars 2015 à juillet 2020

Extrait:

« e comme ennui

C’est quoi, sentir le temps passer ? Assez rapidement, mon thème de recherche, m’a mené vers l’ennui. ..Dès la petite enfance, je me souviens de crises d’ennui, un ennui écrasant et insurmontable qu’aucune activité ne trompait. En trouvais-je enfin une pour me distraire, c’était toujours temporaire : chaque fois, son divertissement se révélait insuffisant.  Au théâtre, souvent, je m’ennuie. D’ordinaire ce n’est pas que le spectacle m’ennuie, mais rester assis immobile et garder mon attention concentrée sur une même chose pendant plus de vingt minutes me demande un effort éprouvant. Je gesticule, je ronge mes ongles, je pars dans mes pensées, je déborde. Mais j’y retourne, parce que j’y suis bien. Car survienne un spectacle qui me garde assis, et c’est une explosion, c’est un déferlement dans mon imaginaire. Alors le fait de devoir rester assis, sans bouger, cesse d’être pour moi une contrainte éprouvante, et, dans cette immobilité acceptée, les idées fusent, que je désespère, dans le noir, d’arriver à noter à l’aveugle sur mon calepin, sur le programme, sur un bout de mouchoir. ….

Axel Cornil et Valentin Demarcin
Vous avez vu ma ruine et vous avez eu peur. Retour sur un parcours de six années de recherche à L’L.
33 pages
Recherche menée à L’L de août 2014 à juillet 2020

Extrait:

« …nous voulons travailler sur la chute (sociale, métaphysique et matérielle), la culpabilité (par la notion de faute, et face au libre arbitre), le besoin de se racheter et la révolte. Pour ce qui est de la forme, travailler sur le pouvoir de la représentation et de l’artifice, le diktat de l’image, le récit et la place du discours.

 Valentin : On n’est pas rendu.

Axel : Non, clairement. Le cadre et l’individu, c’est vaste.

Valentin : Par où on commence ?

Axel : Par prendre un café ? Valentin : Bien vu. On pourrait s’attaquer à la mythologie autour du “on n’a que ce que l’on mérite”.

Axel : Genre les 10 secrets pour réussir sa vie ?

Valentin : Genre. On va se perdre dans un océan de conneries.

Axel : Y a des chances. »

Natacha Romanovsky
Unwelt (mais pourquoi et comment l’humain?)
19 pages
Recherche menée à L’L de mars 2015 à juillet 2020

Extrait:

« Depuis le Moyen-Âge, l’entonnoir – lorsqu’il est dans sa position habituelle – symbolise la transmission du savoir. Le savoir entre par le grand côté et se déverse dans le cerveau. C’est la position des sains d’esprit.. .Mais prenons l’entonnoir dans l’autre sens. Dans sa position dévolue aux illuminés, aux fous. Au Moyen-Âge, cette position évoquait l’idée de la fuite des idées vers le ciel, et donc de la folie, de la déraison. Prenons cette position-ci pour illustrer la recherche. …

Entrer en recherche à L’L, c’est prendre un billet pour l’Amérique au temps où Christophe Colomb n’y avait pas encore posé ses sales pattes, un billet pour Lhassa quand il s’agissait d’y entrer camouflée aux côtés d’Alexandra David-Néel, un billet pour le néant (si tant est que cette absence absolue soit à peupler de nouvelles substances réflexives, de nouveaux parfums enivrants et d’êtres aux formes issues d’un cerveau en ébullition partielle), un billet pour un abîme sur lequel se percher et crier en attendant que l’écho vous dise le contraire en ricanant dans sa barbe (mais rien ne prouve que l’écho ait une barbe ; il se pourrait que ce soit une femme d’ailleurs, mais rien ne prouve que celle-ci ait ou non une barbe, il existe bien des femmes à barbe, même si elles sont rares)… Donc, un abîme où l’écho pourrait être une femme à barbe… Un billet pour une épopée versatile où le Nord se change en Sud lorsque les chevaux tirés par les idées se rebellent en hennissant au clair de lune… Car les idées de clair de lune se distinguent plus nettement dans l’obscurité, elles se dessinent en silhouettes et il est facile d’imiter leurs danses, jusqu’à se les approprier pour les reproduire à l’aube dans des mouvements malhabiles, qui laissent pantelants et hagards, avec le souvenir d’avoir été inspirée ne fût-ce qu’une minute.”

Isabelle Jonniaux
J’aime beaucoup ici
70 pages
Recherche menée à L’L de décembre 2016 à juin 2020

Extrait:

« On est à Paris, il est 10h47, je suis en retard, le ciel est gris. Soudain, rue Folie Méricourt, je me fais brutalement interpeller. Par un autocollant. Il est là, posé devant moi, sur une plaque métallique. Rien d’agressif, juste quelques lettres imprimées sur un papier craquelé. Y a pas de quoi s’émouvoir. Mais y a ce point à la fin qui m’arrive à la figure comme un uppercut. Et ce pronom singulier qui ne dit pas son nom. Et surtout ce verbe imposant qui courbe l’échine et implore un regard. Un cri, une détresse, une injonction ; la chose se pose froidement comme une affirmation, ça me soulève mille questions. Ces lettres me prennent aux tripes, sans savoir d’où vient l’attaque. S’apitoyer devant un autocollant qui tombe en lambeau, en pleine rue, c’est gênant quand même.

C’est le X qui me touche le plus, l’inconnu·e. Cette façon de s’accrocher, cette fragilité et en même temps cette détermination. Il craque de partout. Mais il résiste. Dans l’agitation de la ville, une bulle de silence s’est formée. Je me remets en route, je ne cours plus, je pars à la recherche d’autres traces d’inconnu·e·s. Et je découvre qu’il y en a partout ; des petits bouts d’existence scotchés dans des endroits mal fichus, sur une poubelle, une gouttière, en déséquilibre sur des envers et des interdits. Chaque fois la même détresse dans les corps. C’est pourtant des grands corps. Du 72, je pense. Ou peut-être du 120 ? Je veux résoudre l’énigme ; quelque chose en moi s’est mis en mouvement. Ne pas l’arrêter avec des réponses toutes faites. Poursuivre la marche. »

Michaël Allibert et Jérôme Grivel
Brèves de recherche de Jérôme Grivel, suivi de 9 ans de Michaël Allibert
13 pages
Recherche menée à L’L de janvier 2017 à avril 2020

Extrait:

« …. La dernière recherche que nous avons menée en binôme avec Jérôme Grivel intitulée Projet Jouir a été la combinaison de toutes ces années passées à L’L, notamment par rapport à la méthodologie que nous avons définie avec Jérôme Grivel. Nous avons pris le parti, dès le départ de la recherche en janvier 2017, de tout archiver, de ne rien jeter de ce que nous faisions, en essayant de poser un commentaire, quelle que soit sa forme (théorique ou sensible) sur les différents objets déployés. Cela nous a menés à constituer ce que nous avons appelé un Carnet de recherche qui, au-delà du fait qu’il donne à voir le parcours de notre recherche, nous sert aussi désormais de « banque de données » pour la suite. Nous avons accumulé des matériaux qui ont été commentés à chaud, puis commentés à nouveau plus tard avec du recul, parce que nous n’avons cessé de faire des allers retours, de revenir tirer des fils qui avaient été jetés un peu en vrac, mais qui, parce qu’ils avaient été posés à l’écrit ou sous une forme d’esquisse rapide, ne se sont pas perdus. Garder les traces du processus de recherche nous a permis d’envisager le travail dans son ensemble, en comprenant a posteriori les liens qui se tissaient de façon intuitive, avec un regard plus mature sur le projet qui, lui-même, avançait intellectuellement. »

Ludovic Drouet
La part du chien, suivi de La part du loup
77 pages
Recherche menée à L’L de janvier 2017 à avril 2020

Extrait:

« Ma recherche à L’L, je l’ai intitulée : L’ennemi et les galaxies adversaires. … À chercher la figure de l’ennemi dans l’abstrait, je découvrais …. la solitude…. Je connaissais déjà, et assez bien, la solitude à l’état de repos, la solitude à l’état d’état d’âme : celle du voyageur romantique – par exemple – allant de bivouac en bivouac se perdre pour mieux se trouver. Légendes de la route et de l’errance initiatique. In fine, ce style de voyageur découvre toujours quelque chose : un rien qui est tout pour lui puisqu’il a déjà tout perdu. Rien de plus avare qu’un ascète. Ma solitude moins aventureuse que celle des routards, se situait pourrait-on dire pile entre celles du prêtre et de l’imam, à savoir dans la tanière de l’athée. L’athée est un mystique qui s’ignore. Ma solitude et moi-même en avons payé les pots cassés en faisant de cette recherche un sacerdoce. Une mission. Cette course d’anachorète à l’ennemi m’a fait rentrer dans le cercle très réprouvé des inventeurs de religion : faites semblant de croire et bientôt vous croirez. J’ai fait semblant de croire et j’ai cru. Allah mayit. Mais je ne connaissais pas encore la solitude comme protocole de recherche en arts vivants, à savoir : l’introspection. Étant seul, je découvrais l’immensité de l’abîme creusé en moi par une introspection sans obligation…

… J’ai montré cette image à mon ami. Je lui ai demandé s’il la trouvait belle. Il a dit : Pfffff. Faut le comprendre. C’était le matin. Il venait de se réveiller. Je me suis également dit que ma question était mal posée. J’ai reformulé : À ton avis, ça représente quoi ? Et lui de me répondre : Pfffff. Une deuxième fois. Mon ami n’était pas très inspiré. Il a dû s’en apercevoir. Pour me faire plaisir, il a tenté une moue. Mais aucun mot n’est sorti, de prime abord. Il a vaguement dessiné une double spirale dans l’air, avec la main droite, en direction de l’image. Il a pris un temps. Puis il a dit : Ben, moi, tu sais la peinture, je ne m’y connais pas trop. OK, ai-je pensé. Il m’a vu penser ça. Il a repris une fois son souffle, une de ces profondes inspirations que font les gens quand ils s’apprêtent à faire un effort, notamment intellectuel, et il a décelé un dormeur dans le paysage. Il m’a dit : C’est un dormeur. Et montrant du doigt : Là, y a sa tête ! Il dort alors qu’il est 13h !…. »

Agathe Dumont et Mariam Faquir
Cet endroit que l’on n’arrive pas à nommer
19 pages
Recherche menée à L’L de janvier 2015 à mars 2020

Extrait:

« Ça commence dans des cafés. Se mettre au travail dans un café. D’abord à Pantin, face au Centre national de la danse. Puis Gare du Nord à Paris, avec Michèle et Olivier. D’ailleurs, ça se passera pas mal au café, les années qui ont suivi. Au Stam, 1 rue Bouré, à Ixelles, souvent. À l’Athénée, à quelques pas de là, parfois. On terminera ce texte dans un café, le Terminus Nord, en face de la Gare du Nord à Paris.

Eté 2014. On se trouve donc dans un café, devant le Centre national de la danse, pour se dire qu’on n’a plus envie. Ou alors, pas comme ça. Car, dans le milieu de la danse, il y a un “comme ça”. Un entraînement régulier du danseur, ça s’appelle. Et ce jour là, au café, on n’en veut plus. Ce sont nos “maux” de la danse, comme les nommera Olivier Hespel, quelques mois plus tard, lors de l’une de nos résidences à L’L. On veut autre chose et on se met à chercher quoi. Puis, on se met à chercher qui pourrait accompagner notre envie de ne plus faire ça. »