Yendi Nammour

Parcours à L'L

Suite à une proposition de Michel Kelemenis (directeur de KLAP Marseille), partenaire de L’L, Yendi Nammour entame en avril 2015 une première recherche dans le cadre du protocole d’accompagnement de L’L.

Yendi Nammour est née en 1980. Elle découvre la danse à l’âge de 8 ans, dans un petit village d’Autriche où elle a grandi. Rapidement, ce hobby se transforme en passion et son désir d’en apprendre plus l’emmène au festival Impulstanz à Vienne, vivre l’expérience qui déterminera le choix de son parcours de vie.
À 18 ans, elle intègre le conservatoire de Vienne et obtient le D.E. en danse contemporaine.
Durant ses années d’études, elle devient interprète pour Doris Stelzer. Toujours plus curieuse, elle part en France pour intégrer la formation professionnelle du CDC de Toulouse et puis pose ses valises à Marseille. Elle travaille avec différents chorégraphes contemporains tels que Virginia Heinen, Anne Le Batard, Christine Fricker, Zéline Zonzon, Samir El Yamni, Jens Bjerregaard… La formation Takween à Beyrouth la rapproche de ses racines libanaises et éveille son besoin de créer par elle-même.

À 31 ans, Yendi entame ainsi sa propre recherche chorégraphique en créant les soli The day I started sticking pieces of tape all around…, Loups Of Various Emotions et Light my Fire. Elle crée également sa propre association : Doosa Juu. Intriguée par l’outil du corps, elle se forme à la Spiraldynamik® depuis 2015 et approfondit son enseignement.
Aujourd’hui, à 37 ans, elle oscille entre sa recherche artistique, sa pédagogie et son activité d’interprète. Elle aime travailler dans la transdisciplinarité, le décloisonnement des genres, le décalage et le sens de l’humain en collaboration avec des artistes d’univers divers.

Pour cette recherche, que j’ai entamée en décembre 2014, j’avais l’envie, mais aussi un réel besoin, d’étudier certains phénomènes sociétaux de notre époque pour mieux cerner les traits de l’individu « hypermoderne » (pour reprendre l’expression de la sociologue Nicole Aubert) dont je suis un exemple. Inspirée par cette étude, j’ai cherché des qualités corporelles, des matières artistiques et des outils scéniques résonnant avec des aspects de cet individu.
A travers ce travail profond car également en solitaire, j’ai voulu aussi requestionner mes outils de travail et bousculer mes systématismes pour renouveler mon mode de fonctionnement en tant qu’artiste. En somme : réinterroger mon langage et ma présence scénique à travers un sujet sociétal.

Durant mon cheminement de chercheure, je me suis plusieurs fois posé cette question : comment vais-je sentir que j’ai « trouvé » et que la phase de recherche est arrivée à son terme ? Au cours de l’année 2017, j’ai eu un début de réponse : j’ai senti, et même vu, que certaines matières revenaient, encore et encore… qu’il y avait moins de nouveau, mais plutôt une forme de recyclage qui s’opérait. Recyclage de matières, de qualités et d’objets ayant déjà émergés dans d’autres étapes.

En automne 2017, l’équipe de L’L m’a invitée à rassembler certaines idées centrales par écrit, à faire une synthèse de ma recherche jusqu’alors. Avec cet écrit en toile de fond, j’ai quelques mois plus tard entamé une résidence durant laquelle j’ai exploré un assemblage d’éléments. Cet « exercice » de composition m’a en quelque sorte fait sentir et comprendre que dans c’est l’écriture d’une dramaturgie, et donc d’une pièce, que ces éléments trouveraient maintenant leur aboutissement. Que continuer à rester au stade de la recherche et à écarter la phase d’écriture n’était plus juste. A l’issue de ce travail, j’ai pu ainsi exprimer que j’étais arrivée là au terme de ma recherche.

Comment suis-je après ces 3 ans de recherche ? Comment cela résonne-t-il en moi aujourd’hui ?
La chose la plus flagrante est une sensation de grande ouverture, de décloisonnement intérieur dans mon approche d’un sujet ou d’une matière artistique à explorer. Peut-être s’agit-il d’un gain de « souplesse » et de disponibilité dans ma manière d’aborder l’exploration artistique, qui me permet davantage de liberté dans l’emploi de langages artistiques divers : la voix, la parole, la vidéo, la lumière, l’utilisation d’objets et, bien sûr aussi, le langage du corps.
Cette recherche a donc également ébranlé, transformé et élargi la vision que j’avais de moi-même en tant qu’« artiste », « danseuse » au départ, formée et habituée à explorer avant tout à travers mon corps.
Le temps offert par cette recherche m’a aussi permis de m’appuyer sur plus d’outils théoriques (textes et livres) en lien avec mon sujet afin de renourrir mes explorations sur le plateau. Cela m’a aussi aidé à renforcer mon discours autour de ma thématique, à décomplexer et enrichir mon vocabulaire pour mieux exprimer mes enjeux.
Tel que je le perçois, être artiste-chercheur à L’L, c’est apprendre à vraiment plonger dans l’exploration d’un sujet ou d’un questionnement par le « ping-pong » entre pratique et théorie. L’expérience de L’L m’a réappris à prendre le temps pour cela, à ne pas avancer de façon hâtive et en survol, à être exigeante vis-à-vis de moi-même et de mon travail, à rester sur une même chose le temps qu’il est nécessaire, à être persévérante et endurante.

Que L’L insiste sur le travail en solitaire n’a pas été toujours évident. Par moment, j’avais l’impression de ne pas y arriver ou ne pas avancer assez, de ne pas trouver… Et par moment, le doute a failli prendre le dessus. Mais en cherchant à accepter ces moments de flou, en faisant confiance au processus artistique et sans fuir dans le « faire », les nœuds se sont défaits, d’une manière ou d’une autre. Par moment, je quittais le studio en totale confusion pour, tout d’un coup, avoir une idée ou voir les choses beaucoup plus clairement en marchant dans la rue. J’ai appris que, par moment, il faut lâcher ce que l’on s’obstine à faire dans le studio… pour mieux y revenir. Que chercher à faire confiance au processus (et à soi-même !) sans forcément savoir à tout moment ce vers quoi cela peut déboucher, peut faire rebondir le travail de façon inattendue, permettre de découvrir de nouveaux axes.

Pour moi, les phases les plus riches durant cette recherche ont été celles où j’ai su m’éloigner le plus possible d’une habitude à vouloir fixer trop vite des éléments dans une perspective de production. C’est aussi dans ces moments que je me sentais vraiment disponible et à l’écoute pour avancer pas à pas, que le doute restait constructif. Autant de moments durant lesquels j’ai pu non seulement nourrir au mieux l’avancement de ma recherche, mais aussi nourrir et renouveler mon travail artistique.

Après cette expérience ultra riche et intense, j’ai choisi (non sans émois) d’acter concrètement la fin de ma recherche en la déposant par une présentation publique à KLAP – Maison pour la danse (Marseille, le 8 octobre 2018) sans pour autant entamer immédiatement un processus de production par la suite. Je perçois le besoin de laisser reposer mes matières un temps, sans toutefois exclure la possibilité d’une suite pour mes « trouvailles » de recherche…

Yendi Nammour, le 5 novembre 2018

Archives…

© D.R.

Organza (titre provisoire)

Cette recherche a pris son élan fin 2014 à partir d’une série de mots (visible, invisible, spectateur, acteur, aveuglement, mensonge, hypocrisie, normes sociales) qui résonnent en moi en observant mon environnement et aussi moi-même. Moi, individu d’une société que certains sociologues qualifient d’hypermoderne (L’individu hypermoderne, ouvrage collectif sous la direction de Nicole Aubert ; éditions érès, 2006). Cette société qui a émergé dans les années 1970, en Europe et en Amérique du Nord, est fortement influencée et impactée par l’avènement des nouvelles technologies et des médias sociaux. C’est donc par une analyse et un questionnement de cet individu hypermoderne que j’ai entamé ma recherche. Analyse et questionnement qui m’ont emmené à explorer des notions telles que la fluidité, le gazeux, le fractionnement, l’auto-exploitation… Par moments, ma recherche s’est avérée aussi « hypermoderne » que mon sujet d’étude…

Aujourd’hui, en m’inspirant du réel et des informations concrètes, je cherche des qualités de présence et corporelles oscillant entre le poétique, le quotidien et l’abstraction. Ce qui a commencé par une recherche avant tout physique, questionnant le tonus, l’état de présence, la temporalité et le rapport à l’espace de cet individu hypermoderne, s’est depuis étendu à une recherche aussi vocale, verbale et textuelle. Certains objets se sont même immiscés, tel le voile. Il est pour moi un symbole ou une métaphore d’un aspect de cet individu qui cherche pourtant la visibilité et la transparence mais qui est peut-être avant tout profondément voilé… à lui-même et aux autres.

Yendi Nammour

Fin de recherche présentée le 8 octobre 2018 dans le cadre de Question de danse, à KLAP – Maison pour la danse (Marseille).